Le suivi environnemental des projets hydroélectriques : l’impossible statut quo en raison des changements climatiques

Par Martin Pérusse

 

Dans l’un de ses désormais nombreux et célèbres discours, l’actuel président américain Barack Obama déclarait en 2008 : “Government decisions should be based on the best-available, scientifically valid evidence and not on the ideological predispositions.” 

 

Une évidence ? En théorie oui, mais en ce qui a trait aux projets hydroélectriques, il semble y avoir encore du travail à faire! En effet, depuis plusieurs décennies maintenant, la filière hydroélectrique continue de soulever les passions et traîne toujours son lot d’irréductibles opposants. Pourtant, les données scientifiques issues des suivis environnementaux s’accumulent et permettent aujourd’hui d’avoir une excellente compréhension des impacts de ces projets.

 

Le tableau 1 donne un aperçu de suivis environnementaux effectués sur des projets hydroélectriques majeurs au Québec. On peut observer qu’il se fait du suivi environnemental au Québec depuis 1977, soit depuis plus de 30 ans! Des milliers d’études ont été réalisées sur les impacts de l’hydroélectricité, et ce, sur plus de 20 000 MW de puissance installée au Québec.

 

Suivis environnementaux de projets hydroélectriques réalisés au Québec depuis plus de 30 ans

 

Projet hydroélectrique

  Date de mise en service

  Puissance installée (MW)

  Période de suivi environnemental

       

Complexe La Grande (phase 1)

 1979-1985

10 812

1977-2000

Complexe La Grande (phase 2)

 1991-1996

5 208

1993-2000

Lac Robertson

 1995

21 

1990-2003

SM-3

 2002

884

1998-2008

Portneuf

 2002

 

2000-2012

Sault-aux-Cochons

 2002

2000-2012

Manouane

 2003

 –

2001-2013

Péribonka

 2008

385

2004-2018 

Toulnustouc

 2005

553 

1999-2020 

Eastmain-1

 2006

553

2003-2010

Eastmain-1-A et Sarcelle

 2011-2012

918

2007-2023 

Chute-Allard et RDC

 2008-2009

138

2005-2017

Rocher-de-Grand-Mère

 2004

230 

2004-2010

Mercier

 2006

50 

2003-2015

La Romaine

 2014-2020

1 550

 2009-2040

 

 

Les projets hydroélectriques occasionnent des pertes ou modifient certains habitats, ils modifient également les pratiques d’utilisation du territoire. Ce ne sont pas que les opposants qui le disent, les promoteurs le disent aussi dans les études d’impacts et le suivi environnemental. En effet, depuis des décennies, le suivi environnemental accumule des connaissances qui n’ont que peu d’équivalent en quantité, en qualité et en durée. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 1 «; Évolution des teneurs en mercure dans le doré jaune au complexe La Grande sur une période de 25 ans (source : Hydro-Québec)
 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 2 : Répartition de l’abondance relative des espèces de poissons au réservoir Robert-Bourassa (LG-2) sur une période de 20 ans (source : Hydro-Québec) 

Mais malgré ces décennies d’études et de suivi environnemental, malgré les connaissances acquises, les enseignements de projets majeurs, on n’a qu’à penser à la Baie James, nombreux sont ceux qui remettent encore en question, non pas uniquement certains projets précis, mais la pertinence même de cette filière, au Québec comme ailleurs. Et cette croisade se fait en dépit des prévisions catastrophiques liées aux changements climatiques.

Des opposants et certains médias continuent en effet de réfuter  la pertinence de l’hydroélectricité avec des arguments idéologiques tels que : 

« L’inondation du territoire entourant la rivière Rupert par Hydro-Québec noierait la santé et la culture crie traditionnelle en plus de ravager l’écosystème. »
Sauver la Rupert.org, septembre 2007

« Et ces impacts ne seront pas qu’environnementaux. On a fait briller les verroteries pour obtenir l’accord des bandes amérindiennes aux projets hydroélectriques de la Rupert et de La Romaine. »
Le Devoir, juillet 2009

Pourtant, selon le plus récent rapport sur l’état de la planète, Perspectives mondiales en matière d’environnement (GEO4) publié en 2007 par le Programme des Nations unies sur l’environnement : « Les changements climatiques constituent de loin la plus sérieuse menace et qu’il s’agit d’une menace globale. » 

Ainsi, en matière de scénarios catastrophes, c’est plutôt du côté des changements climatiques qu’il faut regarder. Les cinq exemples suivants, tirés du rapport GEO4, en donnent un aperçu percutant. 

Selon les différents scénarios de changements climatiques :

  • Avec la montée des eaux appréhendée, c’est plus de 100 MILLIONS de personnes vivant dans une zone à un mètre au-dessus du niveau de la mer qui seront touchées.
  • En 2025, plus de 1 MILLIARD de personnes vivront dans des pays où il y a un stress hydrique. En 2050, ce chiffre sera de 5 MILLIARDS.
  • 2 MILLIARDS de personnes vivent dans des zones arides où il y a dégradation de l’environnement et des conditions de vie.
  • Chaque année, plus de 2 MILLIONS de personnes meurent en raison de la pollution de l’air.
  • Entre 1992 et 2001, les inondations ont touché plus de 1,2 MILLIARD de personnes.

Entre 1987 et 2005, en Amérique du Nord, la proportion d’hydroélectricité dans la production totale d’énergie (toute forme confondue) passait de seulement 2,6 % à 2,7 %. Les pourcentages du charbon et du gaz naturel ont augmenté, mais de façon plus importante toutefois. Cette tendance s’observe aussi à l’échelle planétaire : l’hydroélectricité ne représente qu’une infime proportion de l’énergie totale produite comparativement aux énergies fossiles .

 

 

 

 

 

 

 

Figure 3 : Proportion des différentes sources d’énergie pour l’ensemble de la planète entre 1987 et 2030 

Cette opposition et cette méconnaissance vis-à-vis de la filière hydroélectrique a aussi des échos au niveau fédéral.

En effet, un récent rapport publié au printemps 2009 par le commissaire à l’environnement et au développement durable a abordé la gestion de la protection de l’habitat du poisson par Pêches et Océans Canada. Cette question est d’une importance cruciale pour les promoteurs de projets hydroélectriques, car le poisson est habituellement un enjeu pour lequel des impacts, des mesures d’atténuation et un suivi environnemental sont pratiquement toujours prévus. 

Compte tenu des imposants et couteux suivis environnementaux, mais aussi de leur pertinence et de leur utilité en regard des impacts, l’industrie et le public seraient en droit d’attendre que ces suivis soient déterminants dans la gestion de l’habitat du poisson 

Malheureusement, les constats du commissaire sont dévastateurs :

« Pêches et Océans et Environnement Canada ne peuvent démontrer que l’habitat du poisson est adéquatement protégé »;

« Le Ministre ne dispose que de renseignements limités sur l’état de l’habitat du poisson, […] l’ampleur et la qualité de leur habitat »;

« Le Ministre ne dispose pas de beaucoup de documents démontrant qu’il a surveillé la perte réelle d’habitat, qu’il a vérifié si l’habitat avait été protégé par l’imposition de mesures d’atténuation comme condition d’approbation de projets, ou encore qu’il a vérifié la mesure dans laquelle les promoteurs de projets avaient compensé les pertes d’habitat. »

Dans son rapport, le commissaire ne dit pas que l’habitat du poisson s’est dégradé irrémédiablement ni que les promoteurs contournent la Loi sur les pêches plutôt que de s’y conformer. Ce qu’il dit, c’est que le dépositaire, le gardien de la Loi, ne gère pas et ne contrôle pas adéquatement toute l’information nécessaire à la réalisation de son mandat. 

En d’autres termes, cela signifie que le ministère n’intègrerait pas adéquatement et ne mettrait pas à profit tous les suivis environnementaux réalisés depuis des décennies et qui sont prévus pour encore des décennies (par exemple, le suivi du projet La Romaine est prévu jusqu’en 2040!). De là à conclure que les efforts et les enseignements des suivis environnementaux ne sont pas adéquatement utilisés ni intégrés dans l’analyse des projets, il n’y a qu’un pas relativement facile à franchir. 

Le suivi environnemental a une valeur inestimable. Le suivi environnemental a permis d’accumuler des connaissances scientifiques qui contribuent à valider les impacts appréhendés dans l’étude d’impact, à corriger et à améliorer les conditions du milieu, mais surtout, le suivi environnemental a permis de comprendre à long terme comment les milieux naturels et humains réagissent à la mise en place d’un projet hydroélectrique. 

Une conclusion générale se dégage de 30 ans de suivi environnemental au Québec, et cette conclusion apparaîtra peut-être comme une évidence :

« Les suivis environnementaux ont clairement démontré que les milieux naturels, bien qu’en partie transformés, subsistent et continuent de pourvoir aux services écologiques nécessaires au maintien de la biodiversité naturelle et humaine. À cet égard, les suivis environnementaux ont démontré que la filière hydroélectrique est une alternative durable, c’est-à-dire qu’elle permet à long terme la pérennité d’habitats naturels qui sont utilisables et utilisés par la flore et la faune, et que ces mêmes habitats ne compromettent pas non plus à long terme la survie de l’humanité. »

En cette ère de changements climatiques, ce constat ne devrait pourtant pas être pris à la légère. En cette ère de changements climatiques, le statut quo n’est pas une option possible. Il faut faire des choix énergétiques.

Au Québec, les suivis environnementaux ont fait la démonstration que les projets hydroélectriques ne transforment pas les habitats naturels en un « désert écologique » et qu’ils ne compromettent pas tout développement futur. Bien sûr, les efforts d’efficacité énergétique devront être poursuivis, une plus grande place devra être accordée aux énergies émergeantes que sont l’éolien, le solaire et la géothermie. Mais il n’y a pas de contradiction entre ces efforts et l’hydroélectricité. Pour paraphraser le Rapport Bruntland, paru il y a plus de 20 ans maintenant, les filières d’énergies émergeantes, d’efficacité énergétique et de l’hydroélectricité peuvent toutes contribuer à leur façon à « notre avenir à tous ».

____

Article tiré du magazine CHOC, octobre 2009.